CERCLE CULTUREL ROYAL
CERCLE CULTUREL ROYAL

 

 

Louis XIII avait hérité de sa mère cette habileté de main, qui le rendait industrieux de toutes les manières. Nul ne montra plus de dextérité, nous dit Sully, « en toutes sortes de sciences, exercices, arts et métiers où il se voulait appliquer ». On ne saurait, à croire Tallemant, « compter tous les beaux métiers qu’il apprit ». De surcroît, il se flattait d’être un cuisiner émérite et, de fait, confectionnait notamment à la perfection gâteaux au beurre et omelettes.

Il savait mille choses, confirme Mme de Motteville, « comme tous les arts mécaniques, pour lesquels il avait une grande adresse et un talent particulier ». On avait installé au Louvre, dans les étages supérieurs du pavillon du roi, une petite forge, et une autre au château de Saint-Germain, réservées au royal amateur. On le voit tour à tour fondeur, menuisier, maçon, mécanicien, armurier, tourneur, verrier, imprimeur, artificier. A ses heures perdues, il se distrayait à fondre et à forger des armes, principalement des petits canons — le 12 janvier 1617, conte le médecin Héroard dans son curieux Journal, il établit une « batterie de petits canons, qu’il avait lui-même fondue à sa forge ».

Un ouvrier de Limoges, qu’il avait fait venir dans ce but, lui servait de professeur ; sous ses yeux et avec son aide, il démontait, remontait ou réparait lui-même ses armures. Arquebuses et mousquets, épées damasquinées ou non, il en avait toute une collection, dans un cabinet dont un « artillier » avait la clé, et qu’il entretenait avec soin. Louis XIV, enfant, fit don au comte de Bienne d’une jolie arquebuse forgée par les mains de son père.

Certain jour, on put voir le roi menuisier. Le 15 octobre 1614, le jeune Louis XIII s’amuse à travailler, avec le menuisier, à dresser le jeu de billard. Il avait un établi et maniait habilement le rabot. Se trouvait-il arrêté en chemin, par suite d’une roue cassée de son carrosse, il allait, dans un bois voisin, couper avec une hache le bois qui lui était nécessaire, l’accommodait, le réunissait dans le fer, le serrait comme un ouvrier de métier. Il en eut du désagrément dans une circonstance : il reçut dans l’œil gauche un éclat de bois, « sciant et soufflant dessus ».

Louis XIII vers 1620, par Frans Pourbus le Jeune
Louis XIII vers 1620, par Frans Pourbus le Jeune

Jamais il ne se montre embarrassé : retenu à Saint-Germain par une pluie qui tombait sans discontinuer, il s’emploie à construire un fourneau de forge, de briques et de mortier. Il aime poser la première pierre des monuments, afin d’avoir une occasion publique de manier la truelle. Entre temps, il s’essaie à limer des clés, à tourner l’ivoire, et il arrive, grâce aux leçons d’un Allemand, qui le guide dans ses essais, à modeler de menus objets. Il éprouve une joie véritable quand son médecin lui fait cadeau d’un service de table tout en ivoire.

Il fabrique des lacets, des filets, voire de la monnaie ; et, à ce propos, M. d’Angoulême lui disait plaisamment : « Sire, vous portez votre abolition avec vous ! » Tantôt il souffle le verre, tantôt il fait des châssis. Alors qu’on le croit fort occupé des affaires de l’État avec M. de Luynes, il s’enferme des heures entières pour faire des châssis. Il est aussi bon jardinier que, bon confiturier. Ayant réussi à obtenir des petits pois hâtifs, il les envoie vendre au marche ; un richissime financier s’empresse de les acheter, pour avoir l’honneur de les offrir à Sa Majesté.

Louis XIII a eu, peut-on dire, toutes les curiosités : voyait-il un ouvrier besogner, il était tenté de lui prendre l’outil des mains ; c’est ainsi qu’il voulut se rendre compte comment s’imprimait un livre ; par quel mécanisme l’eau montait dans les tuyaux. N’alla-t-il pas jusqu’à faire installer une imprimerie dans les combles du Louvre ! Il prenait plaisir à voir imprimer plusieurs pièces, puis des quatrains, que les courtisans composaient à l’envi, pour flatter le souverain.

De l’hydraulicien Francine, il essaya d’apprendre le secret de « faire des hydrauliques pour des fontaines » ; et ses artificiers ordinaires lui montraient comment on fabrique des pièces d’artifice, des fusées, des « engins à feu ». Comme Tallemant des Réaux, nous n’avons qu’une crainte : c’est d’oublier quelqu’un de ses métiers. Il rasait admirablement, et l’on dit qu’un jour il coupa la barbe à tous ses officiers, ne leur laissant qu’un petit toupet au menton ; on s’empressa de chansonner l’incident :

Hélas ! ma pauvre barbe,
Qu’est-ce qui t’a faite ainsy ?
C’est le grand roi Louis,
Treizième de ce nom,
Qui a tout esbarbé sa maison...

N’eut-il pas la fantaisie d’apprendre à larder ? On vit, un matin, s’avancer l’écuyer Georges, avec de belles lardoires et de grandes longes de veau, et les vendre à son souverain, qui s’essaya, plus ou moins maladroitement, à les manier.

Louis XIII avait plus de goût que son père pour tout ce qui touchait à ce que Montaigne a baptisé la « science de gueule ». Etant enfant, il pria un jour sa mère de lui ôter son gouverneur, M. de Souvré, parce qu’il « ne pouvait plus durer avec cet homme-là » ; simple caprice, car, quinze jours auparavant, il avait servi à son gouverneur de cuisinier et de maître d’hôtel. Le 13 octobre 1614, conte Héroard, l’enfant-roi est allé collationner dans une maison particulière. Après avoir mangé, « il entre en la cuisine, met M. le comte de La Roche-Guyon à la porte pour huissier, et lui se fait porter des œufs, ayant été auparavant au poulailler pour en prendre. Il donne deux écus à une femme qui lui en apporta six et un poulet, se prend à faire des œufs perdus et des œufs pochés au beurre noir, et des durs, hachés, avec du lard, de son invention.

« M. de Frontenac, premier maître d’hôtel, fait une omelette ; le roi commande au petit Humières de prendre un bâton et de servir de maître d’hôtel ; au sieur de Montpouillan, d’huissier ; à d’autres, de prendre des plats, et lui prend le dernier et marche ainsi à la salle où était M. de Souvré, auquel il avait commandé d’attendre ce qu’on allait lui servir... » (Journal d’Héroard)

Louis XIII se flattait d’être un cuisinier émérite ; mais, comme nous l’avons dit, il excellait particulièrement à manier la lardoire. Il lardait merveilleusement les longes de veau et se servait, à cet effet, d’une lardoire en vermeil. Puisque le nom de cet instrument vient sous notre plume, consignons, en passant, ce détail que l’honneur de sa découverte ne revient pas au cuisinier de Léon X, comme longtemps on l’a propagé ; l’invention doit en être reculée de cent ans au moins, et il faut la reporter au temps du Concile de Bâle : c’est le cuisinier d’Amédée de Savoie (élu pape à Bâle en 1440, et qui prit le nom de Félix V) qui en gratifia l’humanité. De toutes façons, remarque l’auteur dont nous mettons l’érudition à profit (Gérard, L’ancienne Alsace à table), nous devons incontestablement ce progrès à la papauté.

Pour en revenir à Louis XIII, il avait toutes sortes de talents culinaires ; il réussissait surtout à la perfection les gâteaux au beurre et les omelettes. Il n’était pas rare qu’en campagne il fût réduit à préparer lui-même ses aliments, quand ses vivandiers avaient été retardés sur les chemins, soit que leurs voitures se fussent enlisées dans la boue, soit que l’orage les eût surpris en route. Il ne se plaignait jamais et se résignait presque gaiement à son sort. On le voyait alors entrer dans une auberge, battre les œufs et faire une omelette, dont il mangeait peu, mais qu’il se plaisait à voir dévorer par ses convives.

Un jour, il lui arriva de se couper un doigt, en fendant un bâton pour faire flamber du lard sur une « carbonade » de mouton ; un autre jour, il prit une volaille des mains d’un « poulailler » de Senlis, qui portait des poulets à des conseillers et maîtres de comptes de Paris, et, après l’avoir consciencieusement plumée, il la mit au feu.

Louis XIII se plaisait à faire son marché lui-même ; dans un voyage à Calais, se trouvant près de Boulogne, il alla « sur la rive de la mer, attendant les bateaux qui revenaient de la pêche, et acheta deux plies et deux soles, donnant pour payer une pistole », rapporte Batifol dans Le roi Louis XIII à vingt ans. A Saint-Germain, il lui arriva souvent de faire cuire son poisson. Pour les beignets et les confitures, il n’avait pas son rival.

A côté de son rendez-vous de chasse de Versailles, Louis XIII faisait cultiver un potager, sur l’emplacement qu’occupa plus tard le bâtiment de la bibliothèque de la ville, après avoir été le bâtiment des archives des Affaires Etrangères. Ce potager ne tarda pas à donner les plus beaux fruits de la région ; c’était avec ces fruits que le roi fabriquait ses conserves, et l’on rapporte que, peu de jours avant sa mort, une amélioration s’étant manifestée dans la maladie qui l’entraînait au tombeau, « il fit faire, dans sa chambre, une collation de ses confitures de Versailles à la reine, à la princesse de Condé, aux duchesses de Lorraine, de Longueville, de Vendôme et autres dames », nous apprend Edouard Fournier dans ses Curiosités des inventions et découvertes (1855).

Mlle de Montpensier a relaté, dans ses Mémoires, à la date de 1638, que le roi était parfois de « si galante humeur » qu’aux collations qu’ il donnait à la reine et aux dames de la Cour, il ne se mettait point à table, tenant à les servir lui-même. Il mangeait après tout le monde et semblait ne pas affecter plus de complaisance pour Mlle de Hautefort que pour les autres, « tant il avait peur que quelqu’un s’aperçût de sa galanterie » .

Le roi descendait souvent aux cuisines et s’entretenait avec les gens de l’office ; il avait besoin de demander de grandes forces à la table, car ses médecins ne l’épargnaient guère, s’il est vrai que son archiâtre lui infligea, en une seule année, deux cent quinze médecines, deux cent douze lavements, sans préjudice de quarante-sept saignées !

Obligé par sa maladie de séjourner longtemps dans le lit, il avisa aux moyens de satisfaire plus commodément aux exigences de la nature ; c’est ainsi qu’il inventa ces biguiers, ou vases à col, grâce auxquels il ne fut plus contraint de quitter sa couche.

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